Si vous n’étiez pas là… Conférence sur la « Street Photography ».

 

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Saul Leiter

Le 2 février dernier, une conférence sur la « Street Photography » ou « Photographie de Rue » par Philippe Vanoudenhove s’est donnée dans les locaux de la bibliothèque de Morlanwelz. Malgré le temps neigeux et les difficultés de circulation en découlant, l’assemblée était nombreuse tant le sujet abordé était attractif. Une équipe de la télévision locale Antenne Centre avait également fait le déplacement et le reportage a été diffusé dans le TV Journal du 04 février 2019″.

Après un tour de salle pour savoir qui, parmi l’assemblée, réalisait de la photo de rue et qui pratiquait la photo tout azimut, l’orateur a présenté le plan de son exposé. Il débutera par une présentation de ce qu’est la photographie de rue, suivront son historique, ses photographes célèbres, les éléments liés à sa pratique pour terminer par un moment d’échanges.

Lui-même photographe de rue et de portraits depuis plus de 20 ans, il connaît parfaitement le sujet et insiste sur la nécessité d’y appliquer un réel engagement, tant social que physique, pour aller vers les gens. Photographier dans la rue nécessite selon lui, 80% de culot et 20% de technique, mais en ayant toujours à l’esprit le respect de l’autre, évidemment.

Pour cet artiste, la photo est une véritable passion et un réel partage. C’est pour cette raison qu’il diffuse ses clichés via son blog « pix visu.me » qui mérite le détour. Il l’alimente tous les deux jours, renseigne des expositions, propose des défis photographiques, accueille chaque mois un photographe différent, veille à partager des images, des sensations, etc.

Historique.

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G.H.Breitner

La photographie de rue a débuté vers 1900 parallèlement à l’avènement de la photographie en général. L’envie était grande d’immortaliser les gens dans leur quotidien, dans leur quartier.

George Heindrik Breitner (1857-1923), peintre et photographe néerlandais, pionnier de cet art particulier, a arpenté les rues pendant des années avec un appareil pesant de 30 à 40 kg dont les temps de pause avoisinaient sans doute plusieurs minutes. Il a laissé environ 2000 négatifs au nitrate qui ont été découverts en 1961 alors que plus de 200 autres ont seulement été retrouvés en 1995 . En enregistrant, via ses « instantanés »,  les changements apportés aux paysages des villes et dans le mode de fonctionnement de ses habitants, il nous a laissé un pan d’histoire de notre vie. 

Vers 1932, le Leica, appareil compact, léger, solide fait son apparition et devient l’outil de prédilection des photographes de rue car il a permis plus de discrétion et moins de contraintes. Un des premiers à l’avoir utilisé est Henri Cartier- Bresson (1908 -2004), co-fondateur de l’Agence Magnum en 1947. Il est connu pour être le maître de « l’instant décisif ou choisi », c’est à dire « être au bon endroit au bon moment », pour voir et immortaliser l’action. L’autre moyen est de « se mettre dans un décor particulier et d’attendre qu’une personne y passe ».

 

En 1958, la photographie de rue connaît un grand bouleversement lorsque Robert Franck (1924), d’origine suisse,  publie un livre « Les Américains » qui est le résultat d’un périple de deux ans,  réalisé grâce à une bourse obtenue de la Fondation Guggenheim. S’y trouvent de nombreux clichés sociaux pris dans les rues de l’Amérique profonde. Ce personnage fera beaucoup d’émules. La « Street Photography » prend son essor notamment dans les grandes villes, principalement en noir et blanc. Cette technique demande au photographe d’être très proche des gens. Il doit être attiré par une posture, un regard, un personnage particulier. Le cadrage peut être décentré ou représenter un deuxième cadre dans l’environnement pour mieux situer l’action. Les thèmes de prédilection sont, à ce moment,  les conflits racistes, la ségrégation, etc.

Entre 1970-1990, la photographie de rue a plutôt été « oubliée » en faveur de photos- reportages ou de clichés de paysages ; en deux mots, l’art de la photographie est devenu plus « people » avant de connaître un nouvel engouement pour les clichés de quartiers vers la fin du XXème siècle.

Quelques photographes célèbres parmi tant d’autres.

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Walker Evans (1903-1975), très près des gens dans la rue, s’attarde essentiellement sur les détails notamment les mains, transcrit parfaitement la désolation de l’Amérique profonde de l’époque.

8668419William Eggleton (1939), connaît le tout début d’hexa chrome et marque un intérêt profond pour les couleurs très prononcées, voire saturées, ce qui explique qu’il était parfois mal considéré par certains confrères.

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Diane Arbus (1923-1971) est surtout connue pour l’étrangeté de ses sujets, souvent choisis en hôpital psychiatrique, la plaçant ainsi  en marge de ses contemporains. Cette option donne à son œuvre un aspect plus froid, plus impersonnel.

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Helen Levitt (1913-2009) était captivée par les regards d’enfants dans les rues de Brooklyn. De nombreux dessins à la craie réalisés à même les trottoirs ou sur les murs font souvent partie du décor.

 

Vivian Maier (1926-2009) aimait se promener avec les enfants dont elle avait la garde et qu’elle oubliait très souvent tant elle aimait prendre des clichés avec son Rolleiflex. C’est une autodidacte qui a réalisé énormément de photos, en noir et blanc et même en couleurs, mais qui en a développé très peu. Près de 30.000 négatifs ont été retrouvés après sa mort dans une vieille malle au hasard d’une vente aux enchères. Son portrait qu’elle avait l’habitude de réaliser en fin de chaque film a permis d’authentifier les clichés et son œuvre immortalise ainsi plus de 50 ans de vie sociale (vêtements, bâtiments, voitures, etc.). Cette artiste est une des plus cotées au monde, une rétrospective va lui être consacrée sous peu en France. John Maloof, détenteur des droits, a créé une Fondation dont les bénéfices sont destinés aux enfants défavorisés.

Saul Leiter (1923-2013) dont l’image figurant à la « Une » de cet article est une de ses réalisations, a une toute autre approche de la photographie. C’est l’homme de la mode, du magasine Vogue. Il aime fixer des scènes fugaces dans la rue. Il utilise souvent le flou pour donner une autre empreinte à ses images. Parfois, il peint même sur ses photos.

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Elliot Erwitt (1928) a une approche différente de la photographie car il travaille souvent au ras du sol. Il pressent le moment où quelque chose va arriver et travaille en noir et blanc.

 

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Willy Ronis (1910-2009) s’est surtout intéressé au 20ème arrondissement de Paris où il a matérialisé les estaminets, Montmartre, l’ambiance des fêtes plus populaires. Il se pose au cœur de l’action, dans le sujet qu’il photographie.

J.R., photographe actuel, a procédé à la création d’un film intitulé « Visages Villages » avec la réalisatrice Agnès Varda. Cet artiste de rue sillonne tous les pays au volant de son camion photomaton. Il a toujours le souci d’aller vers les gens, de leur parler et de les faire participer à l’action. Il produit des images poignantes et fortes en dénonçant les conflits, le racisme, la ségrégation et en défendant des causes humanitaires. Ses œuvres, éphémères, tirées en très grandes dimensions sur du papier bio dégradable, décorent les murs des villes, des favelas, des corons, etc. Une initiative qui permet de lier les gens grâce à l’interaction amenée par la photographie associée au pouvoir de l’imagination de chacun.

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Et pour conclure la première partie de la conférence, une jolie petite phrase de Thomas Leuthard qui résume bien ce qui a été écrit ci-dessus.

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Photo réalisée par David Tchouanami

Matériel et conseils.

Il est important d’utiliser le matériel le plus adapté à cet art. Celui-ci doit être discret (17 à 50mm de focale), de petit format, souvent hybride (ex: Olympus 35mm hyper compact) et léger !

Le téléobjectif est à éviter car il semble agresser beaucoup plus rapidement les sujets. L’avantage est à accorder aux focales fixes. Cela permet au photographe d’apprendre à bouger dans l’image, à connaître la distance idéale entre lui-même et le sujet à fixer sur la pellicule. De plus, toute grande ouverture amène une grande lumière !

Pas besoin d’avoir du matériel sophistiqué, certains photographes de rue très connus travaillent avec des appareils jetables. L’important est donc le regard porté sur les choses ainsi que les sentiments transmis. Il est donc indispensable d’APPRENDRE A VOIR, d’aller vers les gens, parfois même à leur insu pour éviter la perte de toute spontanéité. Il est plus aisé de les immortaliser à travers la vitre d’un bus, d’un métro car ils n’auront pas tendance à en descendre pour une éventuelle altercation. S’exercer un maximum est le meilleur conseil à suivre.

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Copyright Robert Doisneau

La lumière joue également un rôle primordial car les jeux sur les reflets, le contre-jour et l’ombre, dans des atmosphères de pluie, de neige ou de brouillard donnent des clichés souvent très réussis. Elle est la base de la photo.

La composition a toute son importance car c’est elle qui permet à l’image de s’exprimer par elle-même. Un simple changement d’angle de vue donne un aspect tout différent au même décor. Une personne en chaise roulante photographiera différemment la même scène qu’un photographe valide debout. Se positionner en hauteur ou tourner autour de l’objet donnera des perspectives inédites.

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Certains artistes mettent leur appareil en « mode A » pour maîtriser le champ choisi, d’autres par contre, opterons pour le mode automatique pour éviter tout réglage fastidieux. La technique n’est pas la plus importante, c’est surtout le ressenti qui prime.

Un fondamental incontournable est de saisir l’instant décisif comme expliqué ci-dessus dans le paragraphe consacré à Henri Cartier-Bresson qui en était le maître. Cela s’acquiert avec la pratique et l’expérience, évidemment !
10822814_fullsizeL’utilisation du noir et blanc ou de la couleur dépend non seulement de l’envie de l’artiste, mais aussi de l’environnement. New York se prête très bien à l’utilisation de la couleur alors que Belfast est mieux mis en valeur par le noir et blanc. Le choix le plus adapté est primordial pour sublimer l’image.

Les aspects légaux.

L’époque actuelle est très paradoxale. Les gens échangent des tas de photos sur les réseaux sociaux sans trop se soucier de ce qu’il va en advenir, et en même temps, revendiquent leur droit à l’image ! Souvent, dans les lieux où les appareils photographiques sont interdits, les smartphones, pourtant bien équipés côté prise de vue, sont autorisés.

Cependant, légalement parlant, ce droit ne s’exerce pas dans la rue qui est un endroit public sauf, si cela porte atteinte ou préjudice à l’intégrité de la personne. Par contre, une gare étant considérée comme un lieu privé, une autorisation s’avère nécessaire pour y photographier.

Il faut avoir en mémoire la démarche qu’il y a derrière la photo. Si elle est destinée à être exposée, être vendue, imprimée dans un livre, un document doit être signé entre les deux parties. Il existe des « contrats types » sur internet. D’après la nouvelle loi européenne, la photo liée au contrat peut être utilisée pendant 5 ans. Le contrat sera à renouveler si la période doit être prolongée. Toute retouche morphologique doit également être signalée par écrit.

En résumé.

La vraie photo de rue est celle qui a une dimension humaine et sociale. Si elle est  facile au niveau technique, elle s’avère plus complexe dans son contexte car les gens ne vivent plus dans la rue ( finis les bavardages entre voisins et les jeux des enfants réunis) et sont plus méfiants vis à vis des images (syndrome lié à l’affaire « Marc Dutroux »).

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Sa qualité dépendra surtout de l’expérience du photographe, de son engagement ainsi que de la façon qu’il aura d’exploiter le sujet. L’important est aussi de trouver son propre style et de toujours veiller au respect des sujets immortalisés.

Elle témoigne d’un réel morceau de vie et est destinée à être partagée plutôt que de croupir dans un tiroir ou non développée sur un disque dur d’ordinateur. Plusieurs moyens existent :

  • les publier sur les réseaux sociaux,
  • les éditer via un collectif de photographes de rue,
  • les envoyer à des personnes qui peuvent les utiliser dans le contexte d’une exposition,
  • les intégrer aux galeries virtuelles qui circulent sur le Net,
  • les collectionner dans un album papier à consulter avec des confrères ou des amis,

et ceci toujours dans le but d’un échange constructif permettant à chacun de s’améliorer. Ne pas oublier surtout de connaitre le contexte, l’engagement pour pouvoir regarder la photo correctement et pour pouvoir l’évaluer en toute connaissance de cause, avec le cœur surtout.

Merci à Philippe Vanoudenhove de nous avoir parlé si merveilleusement de sa passion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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