Connaissez-vous … Jean Louvet et le Studio-Théâtre?

 

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Chaque année, le Studio-Théâtre propose au public une nouvelle pièce, écrite par un membre de la troupe. En 2018, c’est au tour de Daniel Brebier-Chif, comédien et auteur, de montrer son spectacle « Tout le monde y a droit ! » qui sera jouée, du 14 au 16 décembre, au Palace à La Louvière. L’auteur et metteur en scène a bien voulu nous en dire quelques mots.

Le Kiosque : Cette année, la troupe du Studio-Théâtre met en scène ta pièce « Tout le monde y a droit ! ». Peux-tu nous l’expliquer en quelques mots ?

Daniel Brebier-Chif : La pièce est constituée de 10 saynètes montrant des situations et des personnages difficiles à accepter. Elles sont « commentées » par un personnage qui représente l’esprit réactionnaire, « travail-famille-patrie », sur lequel se construit l’extrême-droite. Le but de la pièce est de montrer la difficulté pour chacun de se situer entre les incivilités, le laxisme, l’individualisme, les défaillances morales, etc.  et les solutions fascisantes proposées par l’orateur-commentateur. D’où le titre (chacun est concerné et doit s’interroger sur lui-même) et l’illustration de l’affiche (nous sommes tous à un moment ou un autre sur le fil).

LK : D’où t’est venue l’idée de ces saynètes ?

DBC : Les saynètes ne sont pas du tout le fruit de mon imagination. Chaque situation, je l’ai observée, comme beaucoup d’entre nous auraient pu le faire dans sa vie quotidienne. Je les ai juste condensées, parfois densifiées, parfois édulcorées, pour les théâtraliser et éviter de faire du reportage du type « strip-tease ».

LK : Tu connais la plupart des comédiens. Quand tu as écrit, as-tu composé les rôles spécifiquement pour les comédiens ?

DBC : Lorsque j’ai écrit cette pièce, il y a plusieurs années, j’avais en effet une idée assez précise sur la distribution des rôles. Mais depuis, la constitution de la troupe a considérablement évolué, des comédiens nous ont quittés, d’autres nous ont rejoints, certains sont indisponibles cette année, ce qui explique que chacun assume plusieurs rôles. Pour leur attribution, c’est lors de rencontres avec notre metteur en scène, Stéphane Mansy, que nous avons déterminé, en même temps que nous avons choisi l’angle de vue sur le texte et donc, les grandes lignes de l’interprétation.

LK : Merci Daniel !

Ces quelques belles paroles nous incitent à devenir «spectateurs de ces réflexions profondes» présentées les 14, 15 et 16 décembre au Palace, Place Mansart à La Louvière.(Réservations par SMS au 0495/ 25. 61. 81)

Dès lors, plusieurs questions nous assaillent : Quelle est l’origine du «Studio-Théâtre » de La Louvière ? Quelles ont été ses premières sources d’inspiration ? Qui étaient les auteurs, les acteurs et les autres participants qui ont défendu et propagé ce genre de spectacles ?
Comme un de nos voisins a fait partie de la troupe durant une vingtaine d’années (1972-1992), nous n’avions pas de meilleur interlocuteur pour nous éclairer à ce sujet. C’est ainsi qu’il nous a parlé de Jean Louvet dont il a été l’élève, le collègue et l’ami ainsi que du «Théâtre Prolétarien» devenu au cours du temps le «Studio-Théâtre ».

Tout d’abord, qui est Jean Louvet ?
f-9ee-54a7f0416a036Faut-il encore présenter cette figure (1934-2015) de la Région du Centre, ardent défenseur de la langue française ? Passionné par l’Histoire de la Wallonie, il souhaitait ardemment sa séparation de la Flandre pour, selon ses dires, lui éviter «de crever » et par la même occasion, d’éviter au «Français» de devenir une «langue interdite» (comme le Wallon l’a été face au Français lui-même, il fût un temps).
Loin de nous l’idée de retracer sa vie, d’autres l’ont fait bien avant nous. Cependant quelques détails sont nécessaires pour mieux comprendre l’Homme et son destin particulier.

Né dans une famille très modeste, Jean Louvet, dont les qualités intellectuelles ont rapidement été reconnues par un notable pour lequel sa mère travaillait, eut la chance d’être inscrit à l’Athénée de Namur pour poursuivre sa scolarité au lieu d’entrer comme ouvrier à la mine ou dans la métallurgie comme la plupart de ses copains d’enfance. Plus tard, c’est l’Armée qui lui permettra de suivre des études de Lettres à L’Université Libre de Bruxelles et d’obtenir une licence en Philologie Romane en 1959. Il est engagé comme professeur de Français à l’Athénée de Morlanwelz où notre voisin fait sa connaissance en tant qu’élève. Il se souvient du premier jour de cours auquel Jean Louvet est arrivé vêtu d’une veste militaire ce qui, pour l’époque, était un fait très peu ordinaire.

Franco-Dragone-pn_20160405120214Inspiré par Bertolt Brecht ainsi que par les récits des ouvriers de l’usine Boël recueillis lors des grèves de 1960, il se lance dans l’écriture et crée le « Théâtre Prolétarien », dont la troupe composée d’acteurs non professionnels accueillera plus tard dans  ses rangs un certain Franco Dragone, ancien élève de l’Athénée, dont la fibre artistique n’est plus à démontrer. Le concept développé est celui du « Théâtre d’Action » qui donne la parole à des « personnes écartées par le système dominant ». Les acteurs sont des amateurs qui, parfois, mettent en scène leurs propres rôles (un acteur, lui-même professeur, met en scène la réunion de parents prévue dans une des pièces).

person-695654_1280Les œuvres sont jouées, non pas dans les théâtres des villes, mais plutôt dans des villages, dans les maisons du peuple, dans une arrière salle de café. Comme certains de ces endroits étaient inoccupés depuis un certain temps, les acteurs devaient tout d’abord déblayer, nettoyer scène et coulisses, quand coulisses il y avait! Ils devaient certainement implorer Sainte Lucie, Patronne des électriciens, pour que le compteur électrique ne « fonde » pas sous la surcharge des éclairages, car bien souvent, il n’existait qu’un seul compteur pour le café et la salle… Lorsqu’il n’existait pas de rideau, les lumières étaient éteintes quelques minutes pour permettre des changements de décor discrets. Pendant ce temps, un comédien donnait quelques répliques pour assurer le « raccord » entre deux scènes et divertir les spectateurs, d’autant plus qu’au même moment, le café, lui aussi, était plongé dans le noir total!!!

51HSZ5QQ2GL._SX210_Une autre anecdote racontée par notre voisin est celle vécue lors d’une représentation de « Conversation en Wallonie ». Cette pièce admirablement rédigée en langue française par Jean Louvet, inspirée de sa propre vie, traite des rapports complexes entre les générations, entre les différentes classes sociales ainsi que des difficultés qui en découlent. Lorsque la troupe arrive à Farciennes pour interpréter cette œuvre déjà bien rôdée, les acteurs remarquent, en consultant les affiches apposées à l’entrée de la salle, qu’elle s’inscrit dans un cycle de plusieurs pièces jouées en wallon. De plus, ils constatent que la plupart des spectateurs sont âgés et visiblement venus assister à un spectacle wallon!

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Or Jean Louvet, de par son parcours scolaire, puis estudiantin, ne sera pas initié au wallon hormis par ses copains de primaire, langue qu’il comprendra mais dont il ne saisira pas les finesses et qu’il n’utilisera jamais dans ses écrits.

La première partie du spectacle, jouée en Français comme initialement prévu, laisse la salle amorphe. Devant cette inertie et conscients de la méprise, l’acteur qui joue le rôle du père ainsi que notre voisin, tous deux ardents défenseurs du wallon, choisissent de dialoguer dans cette langue pour le reste des scènes. Dès cet instant, un brouhaha a émané de la salle et en fin de spectacle, le public a applaudi à tout rompre, se retrouvant parfaitement dans certains  personnages bien typés. C’est depuis ce moment que « Conversation en Wallonie » a été jouée en wallon en de nombreux endroits, ce qui n’était pas vraiment au goût de l’auteur!

Si vous voulez en savoir plus sur ce grand Homme, son fils Benjamin et son ami historien Claude Favry , annonçaient dans un article paru dans le journal « Cayoteu Nord » du 08 août 2018 (page 10), la parution prochaine

  • « d’un recueil de 42 témoignages de personnes ayant côtoyé Jean Louvet de près ou de loin » 
  • « de cent mots-clés qui permettront de mieux cerner le personnage » et intitulé « Les 100 mots-clés de Jean Louvet ».

 

Un immense merci à notre voisin et ami Jean-Pierre qui nous a consacré de longs moments pour nous transmettre de bien jolis souvenirs.

 

 

Cette année la troupe du Studio-Théâtre met en scène ta pièce tout le monde y a droit. Peux-tu nous l’expliquer en quelques mots ?