Lu et approuvé … Désert solitaire d’Edward Abbey

De nos jours, on ne connaît toujours pas l’endroit exact où se trouve la dépouille d’Edward Abbey, auteur du merveilleux Gang de la clé à molette. Il s’est fondu dans le paysage qu’il aimait tant, le désert. Il en fait partie intégralement. Lui, qui l’a vénéré, qu’il l’a défendu, il lui a dédié un hymne : « Désert solitaire ».

arches-national-park-2409621_1280Les nombreuses notices biographiques glanées sur Internet rapportent qu’il a travaillé comme garde saisonnier durant une quinzaine d’années. Désert solitaire qui n’est ni un journal, ni un essai, mais un peu de tout cela à la fois, narre les deux années passées comme ranger au parc des Arches (1956 et 1957), dans l’état de l’Utah, parc appelé désormais Arches National Park.

Au moment où Abbey commence à travailler, le tourisme de masse, les campings, les grosses voitures tout terrain font florès en Amérique. Pourtant, l’auteur assiste à un début : le moment où le système économique veut marchander ces escapades en famille ou en solitaire, où le profit fait fi de la nature, on goudronne, on bétonne.grafton-1075549_1920

Edward Abbey est heureux de bosser jour et nuit pour le parc, d’habiter dans une  caravane qu’il aménage à son goût (on y trouve l’influence de Thoreau) et d’avoir un jardin de 310 km² rien que pour lui.

Dans ce paysage désertique, où l’œil ingénu ne perçoit rien, Abbey nomme toutes les plantes, tous les insectes, la faune est si diversifiée, les pierres si délicates. Délicates comme ces arches, immenses roches de grès millénaires, le plus souvent en forme d’arc, toutes recensées, toutes nommées : Window North, Window South, Double « O » Arch, et Delicate Arch, la plus célèbre et reproduite des milliers de fois en photo.

 

Après son travail qui consiste à ravitailler en eau les campeurs, à mettre du papier WC dans les cabines éparpillées à travers l’immensité du parc, Abbey a tout loisir pour s’adonner à sa passion : l’exploration toujours plus lointaine, toujours plus profonde du désert et des environs. Souvent seul, mal équipé (du moins en eau, élément qu’il oublie constamment), il nous décrit des endroits magnifiques. Il est d’ailleurs l’un des tous derniers témoins du site de Glen Canyon qui depuis est enseveli sous les eaux suite à  la construction du barrage du même nom (entre 1957 et 1964).

L’auteur voit rouge quand il aborde le système économique, s’énerve sur les touristes déjà enclins au moindre effort grâce aux avancées techniques. Il est lumineux sur la conception des parc nationaux et la « gestion » de la faune et de la flore, poétique devant les roches de grès millénaires, mais ne vous y fiez pas trop, Abbey n’est pas Sylvain Tesson, autre explorateur des merveilles du monde. Tout en haut d’une montagne, ardument escaladée, devant un paysage époustouflant, Abbey fait un vœu : revoir une fille, quittée il y a peu. N’est pas ascète qui veut et Abbey n’oublie pas le monde dans lequel il vit. La Nature, le désert sont pour lui un lieu politique, un refuge en cas de guerre, un endroit à préserver et à protéger, armé s’il le faut. Parfois, l’appel de la ville surgit, alors il est temps de partir, mais l’appel du désert est plus fort encore. Edward Abbey est décédé en 1989. Le désert l’a recouvert et grâce à lui, nous le découvrons.

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Désert solitaire d’Edward Abbey, traduction de Jacques Mailhos. Ed Gallmeister, 2018. Coll Totem, n°110