Rencontre avec Jacqueline Boitte

Jacqueline Boitte est un des membres prolifiques des Scriveûs du Cente (voir note en bas de l’article). La rencontrer, c’est plonger dans son histoire, faite de littérature et de théâtre, mais c’est aussi l’occasion de parler des Scriveûs, et par ce biais, du wallon.

Jacqueline Boitte est d’abord une femme de théâtre : metteur en scène et interprète, elle n’hésite pas à écrire en wallon-picard (le wallon du Centre), des pièces qui lui ont valu, ainsi qu’aux troupes qui les ont jouées, plusieurs prix. Elle s’est aussi tournée vers d’autres genres littéraires, comme la prose et la poésie. Très attachée à sa ville de La Louvière, son œuvre relate les questionnements de notre époque.

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LK : D’où vient ton intérêt pour le wallon ?

JB : Cela vient du théâtre. Papa faisait du théâtre en wallon, j’étais dans les coulisses dès l’âge de 3 ans. Mon goût du théâtre était déjà dans la langue wallonne.

LK : Peux-tu nous parler de ta production écrite et de ton entrée chez les Scriveûs ?

JB : Je suis entrée « officiellement » en 1982, mais j’étais déjà baignée dans le milieu. Je connaissais les auteurs, ils venaient voir les pièces où jouait mon père. J’ai toujours écrit. J’étais professeur de français, je connaissais et aimais la poésie, j’en ai écrit. J’ai fait de la mise en scène. J’écrivais pour le Cabaret wallon. Dans les années 90, j’avais monté et joué « Elisa in-imâdje », c’était l’histoire d’une femme séropositive. La pièce était en un acte. Ça a eu beaucoup de succès. On a remporté la coupe du Roi Albert I  en théâtre amateur. J’ai fait aussi de la radio, il y a eu aussi Bèrdèlâdje, c’était des sketches en wallon-picard, sur Antenne Centre, retransmis tous les samedis à 12h, et il y avait plusieurs rediffusions. En fait, il n’y a pas eu vraiment d’entrée, tout s’interpénétrait.

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Brochure reprenant le format des anciens Mouchon d’Aunias

LK : Comment se déroule le travail au Scriveûs?

JB : Nous nous réunissons une fois par mois. Le samedi en général et c’est ouvert à tous. On parle des activités qu’on va mener, du Mouchon et puis il y a le « lijâdje », c’est-à-dire la lecture des textes. On publie de nombreux auteurs, mais le critère de sélection est d’être littéraire.

LK : Qui t’a influencée dans l’écriture ?

JB : J’étais influencée par Félix Duval, c’était une écriture moderne, en vers libres. C’était à la limite du surréalisme, pour moi, l’Achille Chavée wallon.

LK : Comment te vient l’écriture en wallon ?   Ecris-tu en français? puis tu traduis ou la langue wallonne arrive tout de suite ?

JB : Quand j’écris, je pense en wallon, cela vient tout de suite. Je vais au dictionnaire pour vérifier la graphie.

LK : Quels sont les auteurs des Scriveûs que tu aimes particulièrement ?

JB : David André, Christian Quinet, le secrétaire, Dominique Heymans. Ils ont d’ailleurs reçu des prix.

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LK : Parlons un peu du wallon. Il existe plusieurs clichés sur cette langue. Que réponds-tu face à ces idées reçues?

JB : On essaie de démonter cela. Il n’y a pas de langue vulgaire, il y a des gens vulgaires. Du fait de mon milieu, j’ai échappé à cela. On me parlait en wallon, j’aimais les sons, les mots. Sur l’idée que le wallon fait rire, on peut le comprendre. Des expressions sont effectivement drôles, car les langues régionales en général sont plus imagées, et donc génèrent de la drôlerie. Il y a aussi des intraduisibles, comme « èspotchî ».

LK : Une des particularités du wallon-picard est le vouvoiement?
JB : Oui, on ne tutoie pas, mais cela est propre au Centre et à Liège. Et les particularités vont même plus loin. On emploie des modes qu’on n’emploie plus en français. Un exemple est le subjonctif imparfait, c’est un mode qu’on n’utilise plus en français. En revanche, en wallon-picard, c’est courant. Je donne un exemple : on dit au présent : « i fôt que d’voye » (il faut que j’aille), au passé, on dirait : « i fallût que du dalisse (il fallait que j’allasse).

LK : Avant de nous quitter, pourrais-tu parler de ton actualité ?
JB : J’ai participé à un concours, le concours biennal du Prix de la Ville de la Louvière, pour lequel j’ai écrit un recueil. J’attends la proclamation, ce sera dans le cadre des Fêtes de Wallonie, le 14 septembre, au Palace, 18h30. Et je joue la Lune dans un spectacle qui se donne le 1er septembre dans le Parc de Bracquegnies, à 17h. C’est un spectacle musical autour de Sancho et d’Arthur Pierrot, le seul louviérois connu à la NASA, le nom du spectacle est Danse avec la Lune.

LK : Merci Jacqueline.

 

Si vous voulez découvrir la langue de Jacqueline Boitte, nous vous invitons à lire ses textes dans (entre autre):

  • Le voyage en Oïlie, recueil de textes en langues régionales du pays de langue d’Oïl. S’y trouvent des auteurs de Wallonie, mais aussi de Picardie, de Bretagne, du Jura.
  • 25 auteurs wallons aux Deux-haine, de Willy Bourgeon : un chapitre de cette anthologie est consacrée à Jacqueline Boitte et sa notice biographique est illustrée de 9 poèmes
  • Murwär èscardè (= miroir ébréché), éd. Audace, 2012
  • Keür ô lardje, éd. Mouchon d’Aunia, 2011

Note sur les Scriveûs du Cente : « les Scriveûs du Cente sont liés à l’histoire du Mouchon d’Aunia. Les origines de la revue El Mouchon d’Aunia (en français, le tarin des aulnes) remontent à 1912, année où il a vu le jour à La Louvière, à l’initiative de Léopold Dupuis, Philippe Muller et Floribert (dit Flori) Deprêtre. Le 1er janvier 1950, le Mouchon d’Aunia fusionne avec le groupement des Scriveus du Cente, association née en 1945 et dont le but est de développer la littérature wallonne et le Mouchon devient l’organe officiel des Scriveûs » (in 25 auteurs wallons aux Deux-Haine de Willy Bourgeon, n°1, 2017). Il est à noter que l’anthologie « 25 auteurs wallons » sera suivie de plusieurs autres, collectant les auteurs wallons par région.